Article

Entretien avec Sebastian Schwab et Philipp Fankhauser

Archives 26 février 2023

En mai 2022 s’est tenu à Berne, en Suisse, un grand événement en l’honneur de Josef Ganz, le concert « Über ds Chrüz » avec le chanteur de blues suisse Philipp Fankhauser, le compositeur et chef d’orchestre Sebastian Schwab, le chef d’orchestre, organiste et pianiste britannique Wayne Marshall et l’Orchestre symphonique de Berne. Un événement de classe mondiale — et Josef Ganz au cœur de tout cela.

Avec l’aimable autorisation du Casino Bern, nous avons le plaisir de publier un extrait du programme, traduit en français. Nous présentons d’abord le concert plus en détail, suivi de l’entretien avec Philipp Fankhauser et Sebastian Schwab.

Le concept de concert « Über ds Chrüz » réunit différents styles ; ce soir-là, musique classique et blues. (© casinobern.ch)

À propos du concert

Ce soir, les chemins d’artistes qui se croisent rarement, voire jamais, dans la vie de scène se rencontrent. Un orchestre symphonique classique rencontre la musique blues ! La première expérience de concert de ce type, avec Lo & Leduc, avait déjà montré qu’une telle rencontre de styles apparemment irréconciliables recèle le potentiel d’énergies sonores nouvelles et entraînantes. Bühnen Bern et le Casino Bern poursuivent l’idée sous forme de série.

Philipp Fankhauser, musicien de blues suisse (© philippfankhauser.com)

Philipp Fankhauser, l’un des musiciens de blues suisses les plus reconnus à l’international, a rencontré avec son groupe l’Orchestre symphonique de Berne. Wayne Marshall, jusqu’à récemment chef principal du WDR Funkhausorchester et bien connu à Berne pour ses interprétations inspirées de la musique de Gershwin et Bernstein, en assurait la direction. Spécialiste du blues et du jazz, il apportait les meilleures dispositions pour cette expérience audacieuse. Lorsque blues et classique se rencontrent, les deux doivent avoir voix au chapitre : les chansons de Fankhauser, réarrangées pour groupe et orchestre symphonique par Sebastian Schwab, étaient au centre du programme, tout comme deux compositions de George Gershwin. L’œuvre orchestrale de 20 minutes « Un Américain à Paris » et l’ouverture de « Strike Up the Band », un jalon de l’histoire de la comédie musicale de Broadway, nous font entendre qu’un orchestre symphonique « classique » est capable de groove, de swing, de coolness, du romantisme du blues et des plus merveilleuses nuances d’humour.

Josef Ganz dans sa Volkswagen suisse (© josefganz.org)

Création mondiale avec Josef Ganz

La collaboration entre classique et blues a été couronnée par la création d’une œuvre conçue spécialement pour « Über ds Chrüz » par Philipp Fankhauser et Sebastian Schwab. « Ode à Josef Ganz – l’ingénieur juif oublié derrière la Volkswagen d'Hitler » raconte la vie et l’œuvre du constructeur automobile Josef Ganz, qui s’engagea avec force dès les années 1920 pour l’idée d’une « petite voiture pour tous ». Il forgea le nom (Mai-)Käfer et détenait de nombreux brevets, jusqu’à ce que les développements politiques le contraignent à fuir en Suisse, puis à émigrer en Australie. Josef Ganz mourut en 1967, démuni, à l’autre bout du monde. Ce n’est qu’en 2002 que le Néerlandais Paul Schilperoord découvrit ses archives à Melbourne. Sebastian Schwab traduit les motifs de cette histoire en musique orchestrale, avec Philipp Fankhauser comme narrateur, qui intercale des textes choisis sur la vie du constructeur automobile.

Sebastian Schwab, chef d’orchestre à l’Opéra de Berne (© Janosch Abel, sebastian-schwab.com)

Entretien avec Philipp Fankhauser et Sebastian Schwab

@Fankhauser : Comment la figure historique de Josef Ganz a-t-elle trouvé son chemin dans « Über ds Chrüz » ? Qui était-il, et qu’est-ce qui vous lie à lui ?

C’est plutôt par hasard que je suis tombé fin 2020 sur le film « Ganz – How I lost my Beetle » de Suzanne Raes. Et comme, en tant que descendant d’un grand-père juif de Nuremberg, le sujet du national-socialisme m’est très familier, l’histoire de Josef Ganz m’a profondément bouleversé et a éveillé mon fort sens de la justice. Il existe aussi certains parallèles avec la musique blues : la fulgurante ascension d’Elvis Presley repose sur la composition « That’s Alright Mama ». L’auteur, le bluesman Arthur « Big Boy » Crudup, ne reçut pourtant qu’après de longues années une fraction infime des droits qui lui revenaient. Ou encore, on entend parfois dire que la chanson « Sweet Home Chicago » aurait été écrite par les Blues Brothers. Non, elle est de Robert Johnson. Rendre à chacun ce qui lui revient, voilà ce que je défends.

Que cette ode ait pu voir le jour, on le doit en quelque sorte à la pandémie. Les concerts étaient initialement prévus pour mai 2020, bien avant que je ne voie le film. À l’époque, durant l’hiver 2019/2020, mon intention était d’écrire avec Sebastian un hymne à la louange de Berne. Cela aussi serait sans doute devenu une ode.

@Fankhauser : L’ode est une forme musicale très ancienne, qui remonte à la tragédie antique. En même temps, le mot signifie tout simplement « chant » à l’origine. Mais une ode dédiée à quelqu’un peut être plus qu’un simple chant. Quelle était votre idée de départ pour l’« Ode à Josef Ganz » ? Y a-t-il d’autres odes parmi vos chansons ?

Après que vous m’ayez posé cette question, j’ai appelé Sebastian Schwab pour entendre son avis sur le mot « ode ». Pour moi, ode sonne comme « chant de louange », « révérence à » ou tout simplement « chant pour ». Sebastian comprenait le mot dans le même sens, en particulier l’« Ode à la joie » de Schiller, et ensemble nous avons décidé que notre révérence à Josef Ganz devait être une ode. L’histoire est de toute façon une véritable tragédie, et grâce à la musique de Sebastian Schwab, elle est aussi un chant. Quant au texte de l’ode : j’ai renoncé à écrire mon propre texte ; cela ne me semblait pas approprié. À la place, je lirai des passages historiques et des anecdotes de la vie de Josef Ganz, basés sur des textes de Suzanne Raes et de Paul Schilperoord, sur la musique de Sebastian. Une véritable expérience, devant laquelle j’éprouve un grand respect, pour ne pas dire un certain trac !

@Schwab : Quelle forme musicale avez-vous à l’esprit lorsque vous entendez cette histoire ?

Le morceau commence par des coups étouffés de grosse caisse qui viennent briser le silence. J’ai imaginé les battements de cœur de Josef Ganz, à l’instant où il a réalisé qu’il avait été totalement dépouillé de sa propriété intellectuelle. Ensuite, je voulais composer le vide émotionnel et le désespoir. Des phrases mènent vers le néant, le désir reste inassouvi. À cela s’ajoutent des textes de et sur Josef Ganz, comme Philipp l’a décrit. Ces parties mélodramatiques alternent avec la chanson populaire « Maikäfer, flieg » dans différentes variations. Une chanson qui éveille des associations : avec la Coccinelle VW, avec la guerre, avec la berceuse « Schlaf, Kindlein, schlaf » – symbole de l’amour « paternel » de l’inventeur pour sa voiture.

Le Standard Superior Type 2 de Josef Ganz, dans le hall d’entrée du Casino Bern (© josefganz.org)

@Schwab : Pour la première édition d’« Über ds Chrüz », vous aviez également arrangé les chansons de Lo & Leduc pour l’Orchestre symphonique de Berne. Qu’est-ce qui change maintenant lorsque vous travaillez avec les couleurs sonores d’un groupe de blues ?

Lo & Leduc trouvent leurs racines dans le hip-hop. Leur musique est conçue pour servir de cadre aux textes rappés. C’est pourquoi, pour les arrangements orchestraux, j’ai dû penser de manière structurelle, les beats sont droits et stables. Chez Philipp, dans le blues, c’est différent : la musique se pense à partir de la ligne mélodique, son rythme est plus souple, laid-back, ce que nous appelons volontiers « groove ». Je dois donc surtout penser les arches entre les phrases. Avec Lo & Leduc, le son devait être plus anguleux, avec Philipp plutôt plus savoureux. Les deux ont leur grand attrait et leur charme propre.

@Fankhauser : « Über ds Chrüz » est-il la première fois que vous mêlez votre musique au son d’un orchestre classique ? Qu’attendez-vous de cette expérience ?

Il y a trente ans, j’ai eu l’honneur, à l’occasion des festivités pour la rénovation du bateau à roues à aubes « Blüemlisalp » à Thoune, d’interpréter une chanson avec mon groupe, un orchestre de chambre et le grand pianiste Michael Studer. Malheureusement, il n’en existe aucun enregistrement. C’est avec une grande impatience et aussi une certaine tension que j’attends les deux soirées de concert au Casino Bern. Le concert avec Wayne Marshall et le BSO est un grand honneur pour moi, et je suis fermement convaincu que ce blues classique sonnera de manière exquise.

Un grand merci à Philipp Fankhauser, Sebastian Schwab, Nik Leuenberger, Paul Schilperoord, Suzanne Raes et Sabine Ziegler pour tout leur soutien lors de cet incroyable événement.